L’attente contre le radiateur électrique de la cuisine, assise sur le banc en bois, la main droite qui soulève le rideau en crochet, la main gauche paresseuse qui se brûle mais ne se décolle pas de la grille pour autant. La pendule qui danse, ses poids qui dégringolent quand une nouvelle demi-heure passe. Mes yeux perdus sur la route, devant la maison, sur la nature vide du quartier, et les voitures au ralenti, leurs phares jaunes et irréguliers. Le détail de la tapisserie, ses défauts d’impression et de collage, les chaussures boueuses devant la porte d’entrée. Et mes oreilles, accrochées au moindre bruit de moteur. Je connais celui de ta voiture, je sais que tu passes en quatrième en haut de la côte, et je ne l’entends pas. Pour ne pas me blesser, tu m’avais dit 14h30. Et deux heures plus tard, j’ai fait la vaisselle, mes devoirs, et j’attends que tu rentres pour t’entendre me dire que tu repars, mais que, ce soir, tu ne rentreras pas tard. J’attendrai. 

L’attente, aussi, de la collégienne secrètement éprise, qui ne connaît rien à l’amour. Elle a repéré l’heure à laquelle il sort de la vieille salle de mathématique qui sent la craie, celle dont le parquet craque et les fenêtres s’effritent. Il apparaitra dans le préau après tous les autres, parce que c’est un bon élève, et qu’il s’applique à écrire ses devoirs. Des tours et des tours de cour, des boucles d’espoir, des chansons murmurées dans sa solitude et puis, après cette longue attente… son regard. Qu’il est important son regard. Elle se nourrit de ce coup d’œil si détaché, si désintéressé. Pourtant, elle ne connaîtra que son prénom. Et lui ne posera jamais aucune question sur elle.

La vilaine attente, la détestable, celle du premier rendez-vous. Celui auquel on ne veut pas renoncer. Voilà pourquoi on temporise. L’attente, cerné par la foule, au milieu d’une place, sur un banc. L’humiliation. Cette certitude que tout le monde sait, qu’ils ont tous vu, après avoir acheté, mangé, digéré leur sandwich, que je suis encore là. La patience, poussée dans ses derniers retranchements. Et pourtant, rien pour se décoller de ce banc et de cette idée gluante qu’il va arriver et que ça va être beau. Et pourtant…la perte de temps. Ne pas s’adoucir. Ne pas se laisser abuser par l’idée qu’il y a certainement une bonne raison. Écoute tes jambes qui sursautent. Qu’est-ce que tu attends ?

 

L’attente du jeune musicien qui clôturera le spectacle de fin d’année avec son Clair de lune. Il regarde les enfants défiler au piano. Le siège est déréglé, monté, baissé, dix fois, vingt fois. Les traces de doigts sur les touches, la moiteurs des petites mains tremblantes, les partitions abandonnées sur le pupitre, avec l’émotion du morceau terminé et des applaudissements. Le grand élève regarde sa partition, ne la comprend plus. Il essuie ses mains sur son pantalon noir. Plusieurs fois. Il regarde le programme qu’il a plié en éventail, le papier fatigué. On en est presque à la fin.

 

Et puis celle près du cercueil, dans la chambre funéraire ou dans le salon de la maison familiale. On a posé un bout de tissu blanc sur la vitre de la porte. Pour que la cuisine reste la cuisine, et qu’on entre dans le salon comme dans une église, en respectant le sommeil, en respectant les prières. L’infime et très vivante sensation que grand mère respire encore. Quelques murmures près de son visage, juste pour lui dire, lui promettre que je ferai tout pour devenir quelqu’un de bien et que je m’occuperai du chat noir et du rosier grimpant. Attendre tout le monde. Accueillir les larmes. Et puis ce moment interminable. C’est infernal comme c’est silencieux, c’est terrible comme le bruit du chagrin me fait trembler les jambes. La gorge gonflée, douloureuse, je veux juste qu’il ferme le cercueil pendant que je regarde le puits en pierre, à travers la baie vitrée. Qu’on la laisse tranquille… je veux respirer. Je veux la décorer. Le soleil nous observe alors que nous marchons lentement vers la petite allée. Des pétales de rose. Je cristallise la sensation du bois du petit cercueil sous ma main. Et on attend que tout le monde passe, nous salue. Je veux être seule avec mon chagrin, seule avec elle, pour lui dire que c’était une journée douce.

 

Attendre que le silence atterrisse, les yeux interrogateurs et craintifs des enfants. Assise en face d’une fenêtre, attendre que le soleil de midi vienne me caresser les paupières. Les yeux plissés, le temps que le cachet disparaisse dans le verre d’eau. Attendre que Didon s’essouffle avant de couper le moteur. Et le temps que le soleil ne sorte des tapis de mon bureau pour me mettre au travail.

Que le ticket sorte de la machine.

Que le riz au lait ait refroidi sur le bord de la fenêtre.

Que le chat ait décidé de rentrer.

Que le réveil me vrille les oreilles.

Que la journée passe,

Que la vie se déplie,

Que le cœur se remplisse.